Lâcher prise, retour au Km 0, 20 avril 2022

Voici un retour sur les deux premières étapes de la Via Plata et sur une troisième qui devient sans doute la plus importante des 49 étapes prévues du guide que j’utilise pour atteindre la cathédrale de St-Jacques de Compostelle.

Comme il y a certaines étapes assez courtes parmi les 49, je m’étais donc dit que je pourrais atteindre mon objectif de le faire en 45 jours, en jumelant quelques unes d’entre elles. Soit atteindre pour le 30 Mai la Cathédrale de St-Jacques. Puis partir rejoindre ma fille Rozana à Nice par bus (2 jours) pour le 1er juin, afin d’entamer la 2e partie de cette expérience européenne.

Évidemment comme écrit dans le texte de départ au Km 0, toute la place pour des ajustements était présente en moi, mais je ne pouvais prévoir que des changements arriveraient si vite dans mon parcours… Mais d’abord revenons aux premiers km de marche.

Malgré une certaine inquiétude reliée à mon pied et la goutte et surtout au manque d’entraînement pré-départ, c’est quand même le cœur léger que sac au dos et bâtons bien enlacés aux mains que j’ai traversé le pont Isabel II pour quitter la capitale andalousienne. Ces moments de premiers jours d’un circuit de marche, sont à la fois exaltants par le sentiment de liberté qu’ils procurent, tout en créant une petite anxiété devant un défi d’une telle ampleur de ce qui peut m’attendre comme pèlerin-marcheur.

D’autant plus que ma situation physique n’était pas au top et que je me devais partir lentement les premiers jours pour tenter de laisser derrière, les problèmes de pieds et de passer les premières étapes comme une récupération d’entraînement avant de pouvoir vraiment prendre mon air d’aller. En traversant la première zone urbanisée qui rejoint Camas (tout près de Séville) et côtoyant quelques autoroutes, je rejoins par la suite la municipalité de Santiponce pour une bonne pause repas en début d’après-midi. Restera une douzaine de Km pour rejoindre Guillena et terminer cette première étape.

Rapidement au bar-Resto, serveur et clients de la table à côté, se mêlent à moi pour la conversation. Tous/toutes ont une opinion sur ce que je devrais manger pour mon régime anti-goutte, évidemment à proscrire et c’est le cas depuis 1 mois tout alcool et viande/charcuterie (de toute façon je suis déjà végétarien), mais on discute fort sur la question de la tomate. Je me rends compte qu’ici les espagnols sont habitués à la goutte et ils connaissent tous quelqu’un qui en souffre sinon eux mêmes. Retrait des souliers pour un changement de bas, je m’informe à ma voisine de table pour les ruines romaines du village, tout en ayant droits aux regards complices de son bambin qui curieux, se questionne sur mon attirail de marcheur.

Je reprends la route, en détournant de quelques mètres mon chemin pour visiter le site patrimonial de l’amphithéâtre romain datant du 1er siècle avant l’ère chrétienne,

Site patrimonial de l’amphithéâtre romain d’Italica/Santiponce

Il se fait tard et je sais très bien, que le reste de la journée sera long avant d’atteindre mon gîte de Guillena. Le Soleil plombe, une chaleur intense se met de la partie pour entamer ce chemin à travers les champs de coton, de céréales et de tournesol, qui pour cette période de l’année avec leurs jeunes pousses, peinent à montrer la beauté de ce que ces espaces deviendront dans quelques semaines. Si l’éloignement des autoroutes fait un plus grand bien, le soleil et ses 29 degrés sans la moindre ombre dans le paysage, rendent pénible la 2e partie de cette première journée.

Chemin entre Santiponce et Guillena, étape 1 de la via Plata

Mes deux litres d’eau étant épuisés, j’arrive assoiffé à la station d’essence de l’entrée du village de Guillena. Je devrai dorénavant partir beaucoup plus tôt et trouver un lieu à la mi étape pour remplir le sac d’eau que je me dis.

Au 2e matin, je me lève donc a l’aube, il faut dire qu’ici les espagnols décident de décaler les heures de jours pour garder de la lumière plus tard en soirée, ce qui veut dire qu’à 7h30 quand j’enfile mon sac, il n’y a pas encore de lueur du soleil levant. Partir plus tôt, avec un petit trajet de 18 Km à faire, je me dis que ça devrait aller. Je recroise ce danois qui marche avec son stock fixé à une espèce de chariot à roue qu’il traine. Un peu plus loin, deux colosses barbus de Liverpool, deux frères qui me semblent très sympathiques, on aurait dit deux « bears » sortis du village de Montréal, rencontrés à une soirée de billard au Stud ou à l’Aigle noir. Puis deux allemandes que je remarque par leurs nombreuses pauses sur le chemin, elles semblent en arracher tout comme moi au cours de cette deuxième étape. On se dépasse à l’occasion, et compréhensif/ves de nos conditions mutuelles, on se jette des regards bienveillants sans mot, s’imaginant bien de ce que ces premières difficultés de parcours peuvent constitués, malgré un chemin d’une grande beauté à travers les oliviers.

Chemin à travers une oliveraie entre Guillena et Castiblanco de los Arroyos

Je termine de peine et de misère l’étape malgré qu’elle soit plus courte que celle de la veille. Je m’arrête au premier hôtel assoiffé (j’ai encore manqué d’eau pour les derniers km). Bien que l’entrée du village me paraît sympathique, je ne pense qu’à une douche et une sieste.

Je me questionne et m’inquiète de plus en plus de ma condition physique, mon pied évidemment. Si la douleur semble s’atténuer au cours de la journée, elle réapparaît aussitôt. Je dois bien me rendre à l’évidence que je dois changer mes plans. L’inquiétude fait place à l’incompréhension… pourquoi qu’avec un tel régime depuis 3-4 semaines, il semble y avoir encore des cristaux d’acide urique dans les articulations. La goutte est-elle en train de se transformer en arthrose au pied? Bien que j’aie lu que l’exercice couplé d’un régime anti-goutte pouvait faciliter l’évacuation du trop plein d’acide urique, je me demande si ces 40 premiers km sur deux jours, n’auraient pas aggravé ma situation?

En me rendant au cœur du village après ma sieste pour manger, je m’informe des possibilités de transport pour le lendemain. Je commence à accepter l’idée, que je pourrais me rendre en bus à quelques étapes en avant et attendre quelques jours pour voir si la douleur au pied est du aux cristaux ou à la blessure créée en marchant dessus (ou les deux).

Et là, commence une inquiétude qui s’empare de mes pensées. De un je suis dans un bled où il n’y a pas de train ni bus, de deux je m’inquiète sur ma condition générale. Serait-ce mes reins qui fonctionnent mal? Ou autre chose? Au resto-bar, où un scénario semble se répéter, serveur et voisins ont tous une opinion sur ma condition et sur ce que je devrais manger. On m’offre un transport privé pour le lendemain, pour m’amener dans une petite ville où je pourrais prendre un bus, pour devancer quelques étapes et me reposer. Le lendemain matin avec les conseils de personnes bienveillantes, je décide de détourner mon transport pour qu’il me ramène à Séville, où il me dépose devant l’hôpital. Oui c’est un retour au Km zéro.

Je vais en avoir le cœur net que je me dis. Quitte de là à me rendre à la gare et prendre un bus jusqu’à l’étape 6-7 pour me reposer 3 jours avant de poursuivre.

Je vois un médecin au bout de 1h15 d’attente. L’urgentologue me tape sur les doigts d’avoir entrepris cette marche avec des résidus de goutte (peut-être comme vous auriez fait d’ailleurs). Il me prescrit deux médicaments pour une semaine pour calmer la douleur et agir comme anti-inflammatoire et me met à l’arrêt total de mouvement pour un minimum de 3 jours. Après m’incite fortement à prolonger cette pause si nécessaire. Je décide donc de rester dans une auberge du centre de Séville pour 4 nuitées et de réserver un billet de train pour vendredi pour Merida (km 200 de la via Plata, soit à la 10e étape sur 49). On verra rendu là, pour la suite. Si ça va bien, je reprendrai le chemin, avec des petites étapes du moins pour commencer.

J’ai dû travailler fort pour en arriver à ce lâcher prise de mes objectifs (encore de performances)… un déclic s’était fait dans la nuit précédente. Bien qu’au fond de moi, je savais que je n’étais pas dans les bonnes conditions pour entamer ce périple surtout avec des objectifs d’étapes et de nombre de km/jour à faire, je me devais néanmoins aller au bout de mon incapacité. Échec? Au début, l’orgueil m’emmenait dans cette pensée de déprime. Aujourd’hui, après ma 2e journée de pause, ma réflexion m’amène plutôt à me dire que je venais de réussir un premier lâcher prise. Le chemin m’en montrera sûrement d’autres dans les semaines qui suivront.

Richard Ryan, Séville 20 avril 2022.

4 réponses à “Lâcher prise, retour au Km 0, 20 avril 2022”

  1. Alors là, j’avais de la difficulté à te suivre. Pour moi le chemine de Compostelle par du Nord, bref de la France et voilà que tu commences en pays andalou… Tous les chemins mènent à Compostelle, même ceux partant d’Al-Andalus (en arabe : الأندلس) en pays moresque.

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